Arbre le plus vieux du monde : à qui revient le record ?

Par Inès Carrère · Publié le

Vieux pin au tronc torsadé et dénudé par le vent, isolé sur un sol caillouteux clair de haute montagne, dans la lumière rasante du soir

Posez la question à trois spécialistes et vous obtiendrez trois réponses : un pin des montagnes de Californie, un cyprès du sud du Chili, ou un bosquet de peupliers de l’Utah. Ce n’est pas un désaccord pour le plaisir. Derrière ce record se cachent deux questions distinctes : qu’appelle-t-on un arbre, et qu’accepte-t-on comme preuve d’un âge ? Les chiffres qui circulent vont de 4 800 à 80 000 ans, et ils ne parlent pas de la même chose. Voici comment les trier, et comment reconnaître, devant un arbre vénérable, un âge mesuré d’un âge estimé.

Un cerne par an : la seule preuve admise

Dans nos climats, un arbre fabrique chaque année une couche de bois : du bois clair et large au printemps, du bois plus dense et sombre en fin de saison, puis une pause hivernale, celle-là même qui conduit les feuillus à se défaire de leur feuillage avant l’hiver. Cette alternance dessine les cernes, et chaque cerne vaut une année.

Compter ces cernes sans tuer l’arbre est un métier. Les dendrochronologues prélèvent un bâtonnet de bois à l’aide d’une tarière de Pressler, en général à 1,30 mètre du sol, puis mesurent chaque cerne au centième de millimètre. L’étape décisive vient ensuite : l’interdatation, décrite par l’UMR Silva d’INRAE à Nancy, qui consiste à comparer les séries de plusieurs arbres pour attribuer à chaque cerne son année exacte. Sans elle, un comptage n’est qu’une estimation.

Deux obstacles rendent l’exercice difficile sur les très vieux arbres. Il faut que la carotte atteigne le cœur, ce qui n’arrive pas toujours sur des troncs énormes ou creux. Et il faut que chaque année ait bien laissé sa trace : dans les conditions extrêmes, certaines ne produisent aucun cerne. Chaque couche de bois étant le produit du carbone fixé par la photosynthèse, un été sans eau ni croissance ne laisse rien à compter.

Les deux pins du Grand Bassin, dont un abattu par erreur

La liste de référence des âges vérifiés par interdatation, l’OLDLIST tenue par Rocky Mountain Tree-Ring Research, place en tête deux pins de la même espèce, le pin à cônes épineux du Grand Bassin, Pinus longaeva, qui pousse au-dessus de 2 400 mètres sur les sols calcaires de Californie, du Nevada et de l’Utah.

Le premier est mort. En 1964, un doctorant en géographie, Donald Currey, fit abattre sur le Wheeler Peak, au Nevada, un pin tourmenté qu’il baptisa ensuite Prometheus. Le National Park Service rapporte le décompte : 4 862 cernes, pour un âge estimé à près de 4 900 ans. Personne, avant la coupe, ne savait qu’il s’agissait de l’organisme non clonal le plus vieux jamais daté.

Le second est vivant : Mathusalem, dans les montagnes Blanches de Californie, échantillonné en 1957 par le dendrochronologue Edmund Schulman, crédité de plus de 4 800 ans. Sa germination est donc contemporaine des premières pyramides — une graine réveillée comme n’importe quelle autre graine il y a près de cinquante siècles. Ces pins ne doivent rien à l’abondance : le Park Service souligne que leur croissance très lente produit un bois extrêmement dense, résistant aux insectes et aux champignons, et que seules survivent les portions de tronc encore reliées à une racine vivante. Un pin de 4 000 ans n’est souvent qu’une mince bande d’écorce vivante sur un bois mort debout.

Gran Abuelo : un candidat qui divise les spécialistes

Depuis 2022, un prétendant sérieux conteste ce classement. Dans le parc national Alerce Costero, au Chili, un cyprès de Patagonie, Fitzroya cupressoides, surnommé Gran Abuelo, a été étudié par Jonathan Barichivich, chercheur au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, qui l’estime à environ 5 484 ans.

Ici, la prudence est de rigueur, et les chercheurs sont les premiers à le dire. La carotte prélevée ne couvre qu’une partie du rayon du tronc : l’âge du reste a été reconstitué par un modèle statistique nourri des cernes d’arbres voisins plus jeunes. Le résultat n’a pas encore été validé par une publication à comité de lecture, et plusieurs dendrochronologues refusent d’homologuer un record dont tous les cernes ne sont pas comptés ou explicitement reconstitués. L’OLDLIST, elle, ne crédite l’espèce que d’un spécimen à 3 622 ans, daté au Chili en 1993. Le Gran Abuelo est donc un candidat, pas un titulaire — et un candidat fragile : il pousse sur un sol tassé par les visiteurs, dans une région qui s’assèche, alors que sa survie dépend de sa capacité à faire monter l’eau du sol jusqu’à sa cime.

Quand l’arbre est une colonie

Les chiffres vertigineux viennent d’ailleurs. Dans l’Utah, Pando est un peuplier faux-tremble qui s’est multiplié par ses racines : environ 47 000 troncs génétiquement identiques, reliés par un seul appareil racinaire. Le musée d’histoire naturelle de l’université d’Utah le présente comme un seul arbre et avance une fourchette de 60 000 à 80 000 ans. En Suède, un épicéa du Fulufjället crédité de plus de 9 000 ans relève de la même logique : le tronc visible est jeune, c’est la souche qui dure.

Aucun de ces âges ne sort d’un comptage de cernes — ils reposent sur la datation au radiocarbone de restes racinaires et sur l’analyse génétique. Comparer Pando à Mathusalem, c’est comparer une lignée à un individu. Les deux records sont réels ; ils ne se disputent pas le même titre.

En Europe, les ordres de grandeur sont tout autres : l’institut fédéral suisse WSL retient environ 900 ans pour le chêne, 800 pour le mélèze, et plus de 1 000 ans seulement pour l’if, le tilleul et l’arolle. Les oliviers méditerranéens dits millénaires, eux, échappent au comptage : leur tronc se creuse et leurs cernes sont illisibles, si bien que leur âge reste une estimation, jamais une mesure. C’est le réflexe à garder devant un panneau qui annonce un âge rond : demandez-vous s’il repose sur des cernes comptés. Et la prochaine fois que vous croisez une souche fraîchement sciée en forêt, prenez une minute pour suivre ses cernes du centre vers l’écorce : les années resserrées racontent les sécheresses, celles que les chercheurs lisent justement pour reconstituer les climats passés et mesurer ce qui change aujourd’hui dans nos forêts.

Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
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