Pourquoi rêve-t-on ? Ce que la science sait du sommeil paradoxal

Par Inès Carrère · Publié le

Oreillers et draps froissés d'un lit vide, éclairés par la seule lueur bleutée de la lune dans une chambre obscure

Chaque nuit, vous passez de longs moments dans des mondes que personne d’autre ne voit, et au réveil il ne vous en reste souvent qu’une impression floue. Pourquoi le cerveau fabrique-t-il ces histoires ? La question a longtemps appartenu aux poètes et aux psychanalystes ; depuis les années 1950, elle appartient aussi aux neurobiologistes. Ils ne l’ont pas entièrement résolue, mais ils ont appris beaucoup sur le moment où nous rêvons, sur ce que fait le cerveau à cet instant et sur les fonctions probables de ces films nocturnes. Voici ce qui est établi, ce qui reste hypothèse, et comment distinguer les deux.

Où se cachent les rêves dans une nuit de sommeil ?

Le sommeil n’est pas un long tunnel uniforme. Selon le dossier sommeil de l’Inserm, il se compose d’une succession de trois à six cycles de 60 à 120 minutes. Chaque cycle enchaîne du sommeil lent — d’abord léger, puis profond, pendant plusieurs dizaines de minutes — et une phase très particulière : le sommeil paradoxal. Ces phases paradoxales s’allongent au fil de la nuit, si bien que les dernières heures avant le réveil en sont les plus riches.

C’est là que se joue l’essentiel de la vie onirique. Pendant le sommeil paradoxal, décrit l’Inserm, l’activité cérébrale est proche de celle de l’éveil, les yeux bougent rapidement sous les paupières, et le tonus musculaire est totalement aboli, à l’exception des extrémités des membres. Les rêves de cette phase sont les plus vifs, les plus narratifs, ceux dont on peut se souvenir en se réveillant. On rêve aussi, plus modestement, pendant le sommeil lent léger : des pensées plus décousues, moins imagées.

L’histoire de cette découverte mérite un détour. En 1953, à Chicago, Eugene Aserinsky et Nathaniel Kleitman remarquent ces mouvements oculaires rapides chez des dormeurs et constatent que ceux qu’on réveille à ce moment racontent un rêve. À la fin des années 1950, à Lyon, le neurobiologiste Michel Jouvet observe chez le chat une phase où le cerveau s’agite alors que le corps est totalement relâché ; il la baptise « sommeil paradoxal », tant la contradiction est frappante. Le nom est resté.

Pourquoi le corps reste-t-il immobile pendant que l’on rêve ?

C’est l’un des mécanismes les mieux compris. Pendant le sommeil paradoxal, des circuits du tronc cérébral bloquent la commande des muscles au niveau de la moelle épinière. Le cortex moteur peut donc « jouer » une course ou une chute sans que les jambes suivent. Jouvet l’a démontré de façon spectaculaire : chez des chats dont cette zone de blocage avait été lésée, l’animal endormi se levait, feulait, semblait poursuivre une proie invisible. Il vivait son rêve au lieu de le rêver.

Cette paralysie protège le dormeur. Elle explique aussi une expérience que beaucoup connaissent : se réveiller quelques secondes sans pouvoir bouger, la paralysie du sommeil, lorsque la conscience revient avant que le verrou musculaire ne se soit levé. L’expérience est impressionnante mais bien décrite ; si elle se répète ou vous inquiète, c’est une question à poser à un médecin, pas à un article.

À quoi servent les rêves ? Les pistes sérieuses

Ici, il faut être honnête : personne ne sait avec certitude pourquoi nous rêvons. Plusieurs hypothèses sont étayées, et elles ne s’excluent pas.

Le tri de la mémoire. C’est la piste la plus documentée, même si elle concerne le sommeil dans son ensemble autant que le rêve lui-même. L’Inserm rappelle qu’un nouvel apprentissage est associé à l’augmentation du nombre d’épines dendritiques, ces petites excroissances qui portent les connexions entre neurones, et que le sommeil participe à leur consolidation. Chez le rat, des enregistrements ont montré que des neurones de l’hippocampe, actifs pendant l’exploration d’un labyrinthe, « rejouent » des séquences comparables pendant le sommeil. Le rêve pourrait être la face consciente, et très déformée, de ce travail d’archivage : des fragments de la journée recombinés avec des souvenirs anciens.

Le traitement des émotions. Pendant le sommeil paradoxal, les neurones qui libèrent la noradrénaline, une molécule associée à la vigilance et au stress, se mettent presque au silence, tandis que les régions liées aux émotions, comme l’amygdale, restent très actives. Des chercheurs y voient un moment où le cerveau revisite des expériences chargées dans un contexte chimique apaisé, ce qui pourrait en atténuer la charge émotionnelle. L’idée est séduisante et appuyée par plusieurs études, mais elle reste discutée.

La répétition des dangers. Une troisième hypothèse, portée notamment par le psychologue finlandais Antti Revonsuo, fait du rêve un simulateur : en mettant en scène poursuites, chutes ou examens ratés, le cerveau s’entraînerait à réagir aux menaces. Elle explique bien la surreprésentation des scénarios angoissants, moins bien les rêves banals ou joyeux.

Un point fait consensus : le sommeil paradoxal n’est pas une bizarrerie humaine. On le retrouve chez les mammifères et chez les oiseaux, deux lignées qui l’ont conservé ou inventé séparément, un indice qu’il remplit une fonction importante. C’est l’un des innombrables traits partagés qui dessinent la parenté du vivant, cette biodiversité dont on mesure mal l’étendue. La question de ce que « vivent » les animaux pendant cette phase reste, elle, largement ouverte.

Pourquoi oublie-t-on presque tous ses rêves ?

La plupart des rêves s’évaporent en quelques minutes, et ce n’est pas un défaut de votre part. Le cerveau endormi n’inscrit pas durablement ce qu’il produit : pour qu’un rêve soit mémorisé, il faut en général un court réveil pendant ou juste après lui. Les travaux de l’équipe de Perrine Ruby, au Centre de recherche en neurosciences de Lyon, l’ont bien montré : les « grands rêveurs », qui se souviennent de leurs rêves presque chaque matin, présentent une activité plus forte dans une région appelée jonction temporo-pariétale, réagissent davantage aux sons pendant leur sommeil et se réveillent plus souvent au cours de la nuit. Ils ne rêvent pas forcément plus ; ils retiennent mieux.

Le moment du réveil compte aussi. Un réveil au milieu d’une phase paradoxale, fréquent au petit matin, laisse un souvenir vif ; un réveil en sommeil lent profond n’en laisse presque aucun. Et la mémoire du rêve est fragile : la moindre pensée tournée vers la journée qui commence suffit à l’effacer. Ceux qui tiennent un carnet de rêves le savent, il faut écrire avant même de se lever.

Ce que la nuit prépare, et l’erreur à éviter

Le sommeil paradoxal a besoin de sa place dans la nuit. Comme il se concentre dans les derniers cycles, une nuit écourtée l’ampute en priorité. L’Inserm rappelle aussi que la mélatonine, qui favorise l’endormissement, est produite dans l’obscurité par la glande pinéale, et que la lumière bleue des écrans retarde l’endormissement : l’horloge interne règle le moment où les cycles s’enchaînent.

Le cerveau n’est d’ailleurs pas le seul organisme à se mettre au diapason des saisons et de la lumière. Dehors, en ce moment, les arbres raccourcissent leur activité avec les jours et changent de couleur à l’automne, et les oiseaux migrateurs profitent des longues nuits pour voyager, guidés par des sens que nous commençons seulement à comprendre.

L’erreur à ne pas commettre, enfin, c’est de chercher dans les rêves une clé universelle. Aucun travail scientifique ne permet d’attribuer un sens fixe à un motif onirique : tomber, perdre ses dents ou être en retard n’annoncent rien. Ce que la recherche décrit, c’est un cerveau qui recombine, trie et rejoue. Le contenu vous appartient ; le mécanisme, lui, se lit désormais dans les laboratoires. Si vous voulez vous souvenir de vos rêves cette semaine, posez simplement un carnet près du lit et notez tout, même trois mots, avant d’allumer la lumière.

Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
Politique éditoriale et usage de l'intelligence artificielle