L'animal le plus intelligent du monde existe-t-il vraiment ?

Par Inès Carrère · Publié le

Grand corbeau perché de profil sur un rocher moussu saupoudré de neige, devant une forêt de sapins noyée dans la brume

La question revient sans cesse, et les réponses toutes faites abondent : le chimpanzé, le dauphin, le corbeau, le poulpe. Chacune a ses arguments, et c’est bien le problème. Depuis un siècle, les éthologues ont accumulé des preuves spectaculaires de capacités que l’on croyait réservées à l’être humain, mais ils ont aussi appris à se méfier des podiums. Voici les grands candidats et ce qu’ils savent faire, les expériences qui l’ont montré, et la raison pour laquelle les chercheurs refusent aujourd’hui de désigner un vainqueur.

Les grands singes, premiers champions

L’histoire commence au début du XXe siècle. Entre 1913 et 1917, le psychologue allemand Wolfgang Köhler suspend une banane au plafond d’une pièce où traînent des caisses. Après quelques tentatives, un chimpanzé s’arrête, observe, puis empile les caisses pour grimper : il a résolu le problème en le pensant plutôt qu’en tâtonnant. Dans les années 1960, la primatologue britannique Jane Goodall observe en Tanzanie des chimpanzés sauvages qui fabriquent et utilisent des outils, un comportement que l’on croyait propre à notre espèce.

Ces travaux sont rappelés dans le dossier que le Journal du CNRS a consacré à l’intelligence animale, qui retrace le passage de « l’animal-machine » à l’animal considéré comme un sujet. On y apprend aussi que les chimpanzés nouent des alliances, trompent leurs congénères et transmettent des techniques différentes d’une population à l’autre. Leurs émotions et leurs liens sociaux se lisent même dans des comportements discrets : la contagion du bâillement, que nous évoquions en expliquant pourquoi on bâille, a été décrite chez des grands singes.

Les oiseaux, grands oubliés devenus vedettes

Longtemps, « cervelle d’oiseau » a été une insulte. Les corvidés et les perroquets l’ont fait mentir. Dans les années 1980, Alex, un perroquet gris du Gabon étudié par l’éthologue américaine Irene Pepperberg, a bouleversé le regard des chercheurs : il nommait des objets, utilisait une cinquantaine de mots, formait des phrases comme « Je veux boire » et comptait jusqu’à six.

L’explication tient en partie à l’anatomie. Le cerveau des oiseaux est petit, mais une de ses régions, le pallium, concentre une densité de neurones comparable à celle des primates. Les corvidés, eux, excellent dans la planification : un autre article du même dossier rapporte que le geai buissonnier cache sa nourriture dans une centaine de cachettes et la récupère parfois jusqu’à un an plus tard. Mémoire des lieux, projection dans l’avenir : la même famille de capacités permet aux oiseaux migrateurs de retrouver leur route sur des milliers de kilomètres.

Dauphins, poulpes et seiches : d’autres façons d’être intelligent

Les dauphins ont donné l’une des démonstrations les plus troublantes, celle de la métacognition, la capacité à évaluer ses propres connaissances. Dans une expérience décrite par le CNRS, un dauphin appuie sur un levier pour un son grave, sur un autre pour un son aigu. Quand la différence devient trop fine, il actionne un troisième levier, qui ne rapporte qu’une maigre récompense : une façon de dire « je ne sais pas ».

Le poulpe, lui, appartient à une lignée séparée de la nôtre depuis des centaines de millions d’années, sans squelette et avec un système nerveux organisé tout autrement. Il utilise pourtant des coquilles pour se protéger, un usage d’outil. Sa cousine la seiche a été étudiée à Caen par Christelle Jozet-Alves : trois heures après une expérience, les seiches devaient désigner si elles avaient vu ou senti quelque chose, et tous les individus testés ont réussi, signe d’une capacité à revisiter le passé pour décider dans le présent. Cette diversité de solutions, apparues séparément dans des branches éloignées de l’arbre du vivant, est l’une des facettes les plus fascinantes de la biodiversité.

Pourquoi aucun classement ne tient

Mettre ces espèces sur un podium supposerait une échelle commune. Or elle n’existe pas. Un test conçu pour un primate, qui manipule des objets avec ses mains et se fie à sa vue, désavantage un animal qui explore le monde par l’odorat, l’écholocation ou le toucher. Le célèbre test du miroir, qui vérifie si un animal reconnaît une marque sur son propre corps, en est l’exemple : il récompense les espèces très visuelles.

Les chercheurs interrogés par le CNRS en tirent une leçon de méthode : l’intelligence n’est pas obligatoirement une question de degrés, elle peut se déployer selon des actions et des modes divers. Chaque espèce est outillée pour résoudre les problèmes de son milieu. Le chimpanzé excelle dans la forêt de Taï, où il parcourt chaque jour plusieurs kilomètres sur un vaste territoire ; la fourmi du désert australien s’oriente grâce à un compas céleste et à un podomètre interne qu’aucun singe ne possède.

Reste une frontière encore mal connue : ce que les animaux vivent de l’intérieur. On sait par exemple que mammifères et oiseaux traversent des phases de sommeil paradoxal, celui des rêves chez nous, sans savoir ce qu’ils y éprouvent. La prochaine fois que l’on vous demandera quel est l’animal le plus intelligent, retournez la question : intelligent pour faire quoi, et dans quel milieu ?

Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
Politique éditoriale et usage de l'intelligence artificielle